4ème partie : les asiates , Chapitre 20 – Les cinq empereurs : Shun , 3 / Les voyages de Yu

4ème  partie : les asiates

Chapitre 20 – Les cinq empereurs :

Shun  ,  3 /   Les voyages de Yu

Le pays des géants

Un jour, tandis qu’il cherchait un endroit par où drainer les crues, Yu arriva au lieu-dit du Creux de la Vague, à l’Est de la mer Bohai. C’était une île gigantesque de la Mer orientale, située non loin du lieu où le soleil et la lune se lèvent. Lorsque Yu aborda sur l’île, il vit au loin une petite montagne et se dirigea dans sa direction.

 Au bout d’une dizaine de “li”, il se rendit compte que cette montagne n’en était pas une, mais un grand Palais grisâtre. Sur le linteau de la porte d’entrée, une grande pancarte annonçait: Palais des géants. Au centre du Palais, un géant était en train de parler en agitant les bras. Accroupis autour de lui, cinq ou six géants l’écoutaient.

Yu avait entendu dire naguère qu’il existait un pays de géants dans la région du Creux de la Vague et que ces géants descendaient de Dragons. D’ailleurs, on appelait aussi cette région le pays des Frères Dragons.

Les gens de ce pays mesuraient tous plus de 25 mètres de haut. Les mères accouchaient de leur bébé après 36 ans de gestation. Ces bébés avaient les cheveux tout blanc et, s’ils étaient des bébés, ils n’en étaient pas moins des géants.

Le Palais des géants était un lieu de délibération. Leurs voix résonnaient comme un roulement de tambour. Ne supportant plus ce vacarme, Yu retourna au bord de la mer.

Non loin de là, Yu aperçu un géant pêcher au filet sur un bateau. Sa barque était grande comme un navire de guerre. D’autres géants étaient en train de pêcher à la main en eau peu profonde; les vagues les plus hautes ne dépassaient pas leurs reins. Soudain, deux d’entres-eux s’exclamèrent de joie et jetèrent un grand poisson sur la rive. C’était une baleine de taille moyenne. Une bonne prise en vérité, mais qui suffit à peine pour leur dîner.

 Médusé par ce spectacle, Yu n’entendit pas tout de suite des bruits de pas derrière lui. Lorsqu’il leva la tête, il vit un géant arriver; son pied, large comme une barque, allait le piétiner. Yu se jeta en arrière en criant:
- Eh! Attention!

Perplexe, le géant se pencha pour voir d’où provenait cette voix. Bien que Yu ait crié très fort, sa voix était très faible aux oreilles du géant. Et Yu, qui passait pour être un grand homme, n’arrivait pas à la cheville d’un géant.

- D’où viens-tu? Lui demanda le géant quand il l’aperçut.

- De très loin, répondit Yu en montrant la direction avec sa main.

Leur conversation attira l’attention des autres géants. Ils se rassemblèrent et s’assirent sur la plage pour bavarder avec Yu. Ils lui dirent qu’il y avait dans la mer, non loin de leur pays, un gouffre sans fond nommé Gui Xu. Toutes les eaux de la Terre pouvaient y couler sans jamais arriver à le combler. Il suffisait donc de drainer les eaux jusqu’à la mer.

- Mais l’embouchure du Huanghe est complètement bouchée, rétorqua Yu, il faudra accomplir des travaux énormes pour faire communiquer le fleuve avec la mer!
- Nous pouvons vous aider! Répondirent unanimement les géants.

Peu de temps après, guidés par Yu, quelques géants arrivèrent à l’embouchure du Huanghe et, avec leurs longs bras et leurs mains puissantes, rejetèrent les boues et les limons à la mer. Une demi-journée de travail suffit pour que les eaux du fleuve s’écoulent librement.

Yu les remercia chaleureusement mais n’osa pas les inviter dans son pays, de peur qu’ils n’écrasent quelques maisons ou personnes au cours de leur voyage.

 Le pays des nains

Au delà des mers du Sud, à mille lieues du pays de Yu, s’étendait le pays des nains.
Un jour, fatigué d’un long voyage, Yu se coucha sur une plage et s’endormit. Lorsqu’il se réveilla, il aperçut des petites créatures évoluer autour de lui. C’étaient des nains de quelques dix centimètres de haut. Comme Yu, ils portaient des vêtements et étaient coiffés d’un bonnet; seule leur petite taille les différenciait des êtres humains.

Yu les observa avec intérêt sans bouger. Un groupe de nains grimpa sur ses bras et ses jambes. Certains montaient des chevaux pas plus grands que des grenouilles, d’autres avaient des chiens de chasse de la taille d’un grillon.

Soudain, un nain plus téméraire que les autres, s’approcha de son nez. Yu était toujours couché et son nez était le point culminant de son corps. Chevauchant un fier coursier, le nain escalada bravement le nez de Yu. Un drapeau dans une main, un arc dans l’autre, il cria quelque chose. Malheureusement, sa voix était trop faible pour que Yu pût l’entendre clairement.

 Arrivé au sommet du nez, il tenta de planter son drapeau dans une des narines pour bien montrer qu’il était arrivé là le premier. Yu sentit son nez le démanger, il éternua bruyamment en s’asseyant sur son séant. Tous les nains qui paradaient sur lui furent projetés à terre avec armes et chevaux.

Yu avait entendu parler du pays des nains. Malgré leur petite taille, les habitants de ce pays étaient intelligents, honnêtes et habiles, ils savaient fabriquer toutes sortes d’instruments. Leur pays était prospère.

Sous le règne de l’Empereur Yao, ils envoyèrent un émissaire spécial offrir au souverain “une flèche sans plume”. Dans l’antiquité, l’aileron des flèches était toujours en plume. On ne sait comment cette flèche fut fabriquée, mais il devait s’agir d’une invention habile si l’on en juge par l’éloge qu’en fit l’Empereur Yao.

L’ennemi mortel des nains était la grue blanche. A l’approche des moissons, lorsque les épis étaient bien mûrs, des nuées de grues s’abattaient sur le pays, mangeaient les récoltes laborieusement plantées et attaquaient même les nains.

 Informé de cette situation, l’Empereur Yao envoya des gens du pays de Daqin les aider. Les habitants de Daqin étaient aussi des géants, mesurant plus de 30 mètres de haut. A l’approche des moissons, les géants venaient surveiller les récoltes et chasser les grues blanches. La vie des nains fut assurée et ils vouèrent une grande reconnaissance à l’Empereur Yao.

D’autres pays de nains existaient outre-mer, comme le Pays des Cigognes, dans les mers occidentales où vivaient des hommes et des femmes hauts d’une vingtaine de centimètres.
C’était un pays très civilisé où chacun traitait les autres avec politesse. Tout le monde savait lire et écrire. Chaque vieillard jouissait de la même déférence que le Roi, comme dans les peuplades de la Chine Antique.

Malgré leur petite taille, ils marchaient plus vite que le vent, pouvant parcourir mille “li” par jour. Ils vivaient très vieux, certains jusqu’à 300 ans.

Leur seul ennemi était la cigogne. Les cigognes sont de grands oiseaux aux yeux perçants, aux ailes immenses qui les avalaient d’un seul coup. Mais, chose étrange, ces nains restaient vivants dans le ventre des cigognes.

On raconte qu’un jour, des chasseurs tuèrent une cigogne. Quand on ouvrit son ventre, on y trouva des nains vivants. C’est ainsi qu’on les appela les Hommes Cigognes et leur pays, le Pays des Cigognes.

 Le pays des immortels

Au cours de ses voyages maritimes, Yu découvrit plusieurs pays dont les habitants étaient immortels.
Dans les mers septentrionales existait un pays, Wuqi, dont les habitants vivaient éternellement. Ils habitaient dans des grottes et se nourrissaient exclusivement d’une sorte de poisson, le “poisson de l’énergie”. Nul ne sait à quoi ressemble ce poisson. Peut-être s’agit-il d’une espèce aujourd’hui disparue.

Dans ce pays, il n’y avait pas de différence de sexe entre hommes et femmes, pas de mari ni de femme, a fortiori de famille. Après avoir vécu quelques années, les gens mouraient momentanément. On enterrait les morts, mais leur cœur ne cessait pas de battre et leur corps ne se décomposait pas.

120 ans après, les morts revenaient à la vie. On vivait et mourait alternativement et, malgré l’absence de descendance, le nombre des habitants restait toujours le même.

D’autres pays de longévité existaient, comme le pays des “Ah” dans les mers du Sud. Dans ce pays, les gens avaient tous le même nom de famille : “Ah”. Ils étaient grands et robustes, restaient toujours jeunes et avaient la peau noire. Comme à Wuqi, ils ne mouraient jamais.

Au milieu de ce pays s’élevait la montagne du Tertre sur laquelle poussait l’Arbre de la Saveur que les gens appelaient aussi l’Arbre de l’Immortalité. Il était irrigué par les eaux limpides de la Source Rouge.

Les Ah ne se nourrissaient que des fruits sucrés et savoureux de cet arbre. Il ne buvaient aussi que de l’eau de la source rouge, et tout cela leur procurait l’immortalité.

 Même les animaux pouvaient vivre éternellement et il n’était pas rare de voir des chauves-souris millénaires et des grenouilles mille fois millénaires. Car tous ces animaux se nourrissaient des fruits de l’Arbre de la Saveur et s’abreuvaient à la Source Rouge!

Dans les mers de l’Ouest existaient encore deux autres pays de longévité. Le premier s’appelait Tertre de Huangdi. Situé dans la région de la montagne des pauvres, il était peuplé d’étranges habitants à tête d’homme et à corps de serpent.

Pendant la guerre qui opposa Huangdi à Chiyou, ils aidèrent Huangdi à battre le démon Chiyou et s’attribuèrent des mérites. Après la victoire, Huangdi éleva un tertre, le Tertre de Huangdi. En témoignage de sa gratitude, il leur permit de vivre plus de mille ans. les hommes deux fois millénaires n’étaient pas rares dans ce pays.

Le deuxième pays s’appelait le pays des Blancs. Ses habitants avaient tous la peau et les cheveux blancs comme la neige. Eux aussi vivaient très longtemps.

Dans ce pays vivait un animal prodigieux, Chenghuang, au pelage d’or, pourvu d’une immense queue. Il ressemblait un peu à un renard, mais il avait deux cornes sur son dos. On l’appelait le Coursier Jaune, car il courait aussi vite que le vent.

Si l’on parvenait à le chevaucher une fois, on pouvait vivre au moins deux mille ans. Le proverbe “Fei Huang atteint d’un bond le sommet”, qui signifie “faire une carrière vertigineuse”, vient de là.

 Le pays des manchots

A mille lieues des contrées occidentales se trouvait le pays des manchots. Ses habitants avaient une particularité : Ils ne possédaient qu’un seul bras, si long qu’il pouvait toucher terre. Ils avaient également trois yeux aux fonctions bien précises:
L’œil gauche voyait le jour, l’œil droit la nuit; quant au troisième, c’était une véritable longue-vue, qui pouvait voir au loin mais aussi dans les nuages ou le brouillard le plus épais.

Ainsi n’avaient-ils pas besoin de dormir. Le jour, l’œil droit pouvait se reposer et la nuit c’était au tour de l’œil gauche. De même le troisième œil pouvait rester fermé si l’on ne s’en servait pas. Tout le monde travaillait jour et nuit avec énergie.

Les habitants du pays des manchots étaient habiles et intelligents. Malgré qu’ils fussent manchots, ils avaient inventé toutes sortes d’armes. Ils abattaient les oiseaux avec des frondes; même les aigles les plus rapides et les plus hauts dans le ciel ne pouvaient leur échapper. Ils tuaient les faucons avec des lances effilées qu’ils pouvaient lancer par centaines en une seule fois. Aussi ne manquaient-ils pas de gibier à leur table.

L’une de leurs plus belles inventions est sans conteste le char volant. La construction de ce char volant n’a pas été notée dans les livres anciens. D’après la légende, ce char aurait été fabriqué d’après le modèle de l’oiseau à deux têtes et du Cheval du bonheur qui pouvait parcourir mille li par jour.

L’oiseau à deux têtes avait de très grandes ailes aux plumes rouges et jaunes. Il tournoyait rapidement dans le ciel, de bas en haut, d’avant en arrière, sans avoir besoin de se retourner, car ses deux têtes étaient placées à l’avant et à l’arrière de son corps.

Avec sa robe rayée, sa crinière rouge et ses yeux d’or, le cheval du bonheur bondissait comme l’éclair. Les habitants du pays des manchots inventèrent et fabriquèrent des chars volants en bois d’après leurs observations sur ces deux animaux.

Ce char pouvait rouler sur la terre et voler dans le ciel. Aucune montagne ou rivière ne pouvait lui barrer le chemin. C’était un prodigieux moyen de communication!

Lorsque Yu arriva au pays des manchots, on l’invita à monter dans le char volant faire le tour des contrées occidentales. On le raccompagna même jusqu’aux Plaines centrales. Des contrées occidentales aux Plaines centrales, il y avait plusieurs centaines de milliers de li, mais le char volant couvrit la distance en moins de temps qu’il n’en faut pour avaler un repas.

 Le pays des longs bras

Au sud du Pays des Manchots se trouvait le Pays des longs bras. Les habitants de ce pays avaient une taille normale, mais leurs deux bras mesuraient plus de dix mètres.

Quand ils voulaient dormir, comme ils ne savaient où poser leurs bras, ils s’asseyaient sous un grand arbre et accrochaient leurs longs bras dans les branches, ressemblant ainsi à des gibbons.

Ils se nourrissaient exclusivement de fruits sauvages et de poissons et leurs longs bras étaient très utiles pour la cueillette et la pêche. Quelle que soit la taille des arbres, il leur suffisait de tendre la main pour cueillir un fruit.

Ils avaient aussi une façon amusante de pêcher: Ils s’asseyaient sur la plage et plongeaient leurs mains dans la mer, à la recherche de petits poissons et de crevettes. Mais en eaux peu profondes, les poissons n’étaient pas très grands. Lorsqu’ils voulaient attraper de gros poissons, ils se rendaient dans le pays voisin.

Ce pays était le Pays des Longues Jambes. Ses habitants avaient un corps humain normal. Seules leurs jambes immenses les différenciaient des autres hommes.

Lorsqu’ils marchaient , ils ressemblaient à un compas. Chaque fois que les longs bras voulaient pêcher en eaux profondes, ils demandaient aux longues jambes de les porter sur leur dos.

Les Longues Jambes entraient dans la mer jusqu’aux genoux et les longs bras tendaient leurs mains et attrapaient facilement les gros poissons qui nageaient autour d’eux. L’un sur l’autre, ils ressemblaient à une grue flottante.

Les peuples de ces deux pays étaient intelligents. Ils savaient non seulement mettre à profit leurs capacités respectives mais aussi coopérer amicalement entre eux.

 Le pays des hommes ailés

Dans les régions du Sud-est se trouvait un pays qui donnait sur les mers du Sud. Il était couvert de montagnes et de forêts profondes où vivaient de très beaux oiseaux. Le plus beau était sans conteste le Phoenix à queue multicolore qui chantait à merveille. Le Phoenix était un oiseau sacré qui ne mangeait que des graines de bambous, ne buvait que de l’eau de source et ne perchait que sur des sterculiers.

Comme il était rare qu’on pût l’apercevoir, on en fit le symbole du bonheur et de la paix. Dans le pays des hommes ailés, les Phoenix volaient librement partout.

 On trouvait également des oiseaux “siamois” à aile et œil uniques. Seuls, ils ne pouvaient voler et ils évoluaient toujours par paire dans le ciel. Aussi les considérait-on comme des couples inséparables s’aimant tendrement et vivant en parfaite harmonie. D’autres oiseaux rares vivaient en grand nombre dans ce pays.

Un jour, fatigué par une longue marche, Yu s’assit sous un grand arbre. Soudain, il entendit des voix dans la ramée. En levant la tête, il aperçut un jeune homme et une jeune fille causer familièrement. Comme le feuillage était très épais, les jeunes gens ne l’avaient pas remarqué.

Yu voulut les interroger sur la configuration du terrain et sur la direction à prendre et les appela. A sa grande surprise, au lieu de descendre de l’arbre, les deux jeunes gens s’envolèrent et vinrent se poser près de lui. Yu remarqua alors qu’ils portaient chacun une paire d’ailes.

En effet, les habitants de ce pays avaient tous des ailes comme les oiseaux. Sachant marcher et voler, ils allaient et venaient plus facilement encore que les manchots avec leur char volant. Ils avaient aussi un bec d’oiseau et, d’après ce qu’on dit, venaient au monde dans des œufs.

Les hommes ailés se nourrissaient exclusivement de poissons. Volant en groupes au-dessus de la mer, ils étaient plus habiles que des mouettes et, en peu de temps, attrapaient beaucoup de poissons. Ils les transportaient dans leur bec sur la plage, les faisaient cuire, puis tout le monde s’asseyait en rond pour partager un bon repas.

Les hommes ailés aimaient danser. Chaque année, quand le printemps arrivait, ils organisaient des soirées dansantes dans les clairières de la forêt. Les Phoenix étaient invités à venir chanter et leur chant mélodieux surpassait les plus belles musiques.

Hommes, femmes, vieillards et enfants dansaient au son de cette musique. Quand la danse battait son plein, les Phoenix y participaient parfois. Déployant leur grande queue multicolore, ils dansaient en mesure. C’était un spectacle magnifique.

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Le pays des démons et des monstres

Si Yu le Grand parcourut tous les coins du Monde pour aménager les eaux, tous les endroits n’avaient pas pour autant le même intérêt. Certaines régions en effet étaient peuplées de démons et de monstres effrayants.

Au delà des mers du Sud s’étendaient plusieurs régions infestées de démons. Au pays du feu vivaient des démons à visage humain et à corps de bêtes, couverts de poils. Quand ils ouvraient la bouche, ils crachaient flammes et fumée. Même les bêtes sauvages qui habitaient dans les forêts les craignaient. Parfois, ils crachaient du feu sans raison, allumant de gigantesques incendies qui dévastaient des régions entières et faisaient fuir tous les animaux. Nul ne pouvait leur échapper s’il avait le malheur de les rencontrer.

Bordant les mers du Sud, le pays des hommes-crocodiles était peuplé d’habitants étranges. Ils ressemblaient à des hommes, mais avaient une bouche de crocodile. Leur corps était couvert de poils noirs et leurs deux pieds étaient tournés vers l’arrière.

Quand ils apercevaient des hommes, ils partaient de rires démoniaques, puis se jetaient sur eux et les dévoraient. La plupart du temps, ils se promenaient dans les montagnes boisées en jouant de la flûte et en poussant des cris lugubres.

Dans le pays des borgnes, les habitants n’avaient qu’un œil unique au centre de leur visage. Dans un autre pays, les gens avaient un grand trou rond au milieu de la poitrine. Ailleurs, les hommes avaient des orbites profondes comme celles d’une tête de mort.

Dans une autre région, les gens avaient trois têtes et pouvaient pousser à la fois trois cris différents. Quelles que soient leurs particularités, tous étaient effrayants.

Les monstres n’étaient pas moins nombreux. Le tigre volant, muni d’une paire de grosses ailes était un animal avide et cruel. S’il rencontrait un homme, celui-ci ne pouvait lui échapper. Il le dévorait de la tête aux pieds et avalait tout, même les cheveux.

Le renard à neuf queues, avec son pelage doré et sa longue queue soyeuse, était en apparence un très bel animal. Mais c’était en réalité une bête sournoise qui pouvait se métamorphoser sous toutes les formes , y compris en belle jeune fille pour tromper les hommes, puis les dévorer.

Dans les montagnes boisées des régions septentrionales vivait un papillon rouge, grand comme un éléphant. Sa couleur venait de ce qu’il se gorgeait du sang des animaux.

Il y avait aussi une grosse abeille noire très dangereuse. On entendait le “bzz” de son vol à plusieurs “li” à la ronde. Sa piqûre était mortelle.

Dans les régions méridionales vivait un animal semblable à une tortue. Il ne mesurait qu’une dizaine de centimètres mais était très dangereux. Embusqué dans les endroits sombres près des cours d’eau, il attendait que survînt quelqu’un pour cracher sur lui, ou sur son reflet dans l’eau, un fluide mortel. Heureusement, non loin de là, vivaient des chasseurs habiles qui aimaient accompagner leur plat de céréales avec la chair de cet animal. Grâce à eux, le pays n’était pas infesté de ces animaux mortels.

Lorsqu’il eut achevé l’aménagement des eaux, Yu fut choisi par le peuple pour gouverner le pays. Pour prévenir les gens des démons et des monstres qu’ils pouvaient rencontrer au cours de leurs voyages, il fit couler neuf grands trépieds de bronze sur lesquels étaient gravés des dessins représentant les démons et les monstres ainsi que leur localisation.

Ces trépieds furent exposés et chacun put ainsi se faire une idée des dangers qu’il pouvait encourir en voyageant.

 

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Le Shanhaijing

Le Shanhaijing, Livre des monts et des mers ou Classique des montagnes et des mers est un recueil de données géographiques et de légendes de l’antiquité chinoise composé entre les Royaumes combattants et les Han. Ses éditeurs principaux, Liu Xiang et son fils Liu Xin des Han occidentaux, l’attribuèrent à Yu le Grand ou à son assistant Bo Yi . C’est la source principale des mythes chinois anciens encore très populaires. Lu Xun a évoqué dans Achang et le Shanhaijing le plaisir que lui en procura la lecture dans son enfance.

La version actuelle est essentiellement celle des Han, commentée sous les Jin par Guo Puzeng puis sous les Qing par Bi Yuan (Shanhaijingjiaozheng et He Yixing (Shanhaijingjianshu . Certains estiment que des éléments pourraient encore avoir été ajoutés à l‘ensemble du temps de Guo Puzeng.

Le Shanhaijing contenait à l’origine des illustrations encore connues au IVe siècle, puisque Tao Yuanming les mentionne dans un poème. Certains pensent même que l’ouvrage fut composé autour d’elles, le texte actuel étant un commentaire ; elles disparurent par la suite. L’ouvrage fut de nouveau illustré sous les Qing.

Le Shanhaijing comprend 39 textes répartis en 18 fascicules, pour un total de 31 000 caractères. L’ensemble est divisé en quatre sections :

-Le Livre des montagnes ou Livre des montagnes des cinq trésors , en 5 fascicules, représente les deux tiers de l’ouvrage. Considéré comme la partie la plus ancienne, cette section contient le plus d’informations géographiques.

-Le Livre des mers en huit fascicules ;

-Le Livre des vastes étendues sauvages en quatre fascicules est considéré comme le plus fantaisiste ; il mentionne une soixantaine de contrées lointaines peuplées d’êtres fantastiques.

-Le Livre des terres entre les mers en un fascicule ;

Plus de cinq cents montagnes sont mentionnées, assorties d’indications concernant leur position, altitude, accessibilité, forme, zones basses, superficie, et parfois végétation et enneigement. Plus de trois cents cours d’eau sont signalés, avec mention de leurs périodes de basses eaux, des lacs et puits voisins. Parmi les ressources naturelles, animales, végétales ou minérales, ces dernières sont les plus fréquemment citées : quelque trois cent sites et près de 80 variétés réparties en quatre catégories ( métal, jade, pierre, sol), avec leurs caractéristiques (éclat, transparence etc.). Joseph Needham a souligné la valeur de ces informations ; les historiens chinois placent les auteurs du Shanhaijing sur le même plan que Théophraste, père de la pétrologie.   

Le monde du Shanhaijing offre une certaine ressemblance avec celui décrit par Zou Yan : terres centrales entourées de quatre mers au-delà desquelles se trouvent des terres éloignées, le tout orienté selon quatre directions autour du centre. Les dimensions précises du monde « sous le ciel » y sont indiquées : 28 mille lis d’est en ouest, 26 mille du nord au sud.

 Les lieux qui ont pu être identifiés se répartissent sur une superficie comprise entre le Hunan occidental, l’archipel Zhoushan (Zhejiang) et les côtes du Guangdong. Les informations les plus précises sont concentrées dans une zone ayant l’actuelle Luoyang pour centre. Elles présentent une certaine concordance avec les indications du Tribut de Yu , chapitre du Shangshu. On peut donc supposer que c’est essentiellement dans cette région que l’ouvrage fut rédigé.

Sous les Qing, le Livre des monts et des mers était discrédité comme ouvrage de référence géographique, mais n’en fit pas moins l’objet de deux importantes éditions commentées en raison de son intérêt littéraire. C’est en effet la principale source des légendes de la Chine ancienne, probablement considérées comme des informations historiques par ses rédacteurs. Nüwa répare le ciel brisé, L’archer Yi abat les neuf soleils, Chang’e s’envole dans la lune sont trois des nombreux mythes rapportés par l’ouvrage. Certains ne se trouvent que dans le Shanhaijing, qui est devenu un matériau d’étude essentiel pour les spécialistes de la mythologie et du folklore chinois ancien.

On s’accorde à penser que le Livre des monts et des mers a vu le jour comme ouvrage géographique, historique et folklorique. A ce titre, il n’a pas fait l’objet de la censure des légistes de la dynastie Qin. Ses premiers éditeurs le considéraient comme un livre de géographie. La section Littérature du Livre des Han le range curieusement dans les écrits des logiciens et des légistes . Selon le Livre des Han postérieurs, c’est un ouvrage technique

Sous les Han orientaux, il fut inclus dans les ouvrages de référence offerts par l’empereur Mingdi à Wang Jing , chargé de la lutte contre les inondations. Son glosateur des Jin, Guo Puzeng, y voit une référence géographique sérieuse, et Li Daoyuan des Wei du Nord le cite près de 80 fois dans son ouvrage de géographie. Cette réputation subsiste sous les Sui et les Tang, mais Hu Yinglin des Ming y voit un recueil d’histoires fantastiques. Le catalogue des Qing Sikuquanshu le range dans les fictions.

Au XXe siècle, sa valeur géographique a été réévaluée par des spécialistes comme Gu Jiegang de l’Academia Sinica et Tan Qixie (1911-1992) de l’Académie des sciences de Chine, qui pensent reconnaitre dans la section Nord du Livre des montagnes une assez bonne description de l’ancien cours du Fleuve jaune.

A propos fréderic Vidal

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